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J'ai pleuré

Mon parcours universitaire ressemblait à Mortal Kombat, entre les félicitations des profs, les blâmes et les mauvaises notes, j'ai mis mes nerfs à rude épreuve.

Grâce Estia4 août 20269 min de lecture26 lectures
J'ai pleuré
Kari Alfonso via pexels.com

L'Université Marien Ngouabi est la plus grande université publique au Congo. Elle est constituée de ses différentes facultés et écoles. Ces structures sont indépendantes mais rendent compte au rectorat. Malgré cette distinction, les étudiants se plaignent souvent des mêmes maux : un manque d'organisation criard, des bibliothèques peu fournies, une lenteur administrative et un culte de la personnalité voué aux enseignants. Le degré est différent selon les structures, celles qu'on intègre par concours sont généralement mieux organisées et les étudiants décrivent une meilleure expérience. Mais les facultés! Eh Dieu! Elles ne donnent même pas envie de faire des études. Sauf que, c'est dans ce contexte que l'enfant de ma mère a décidé d'être psychologue.

Mon père m'avait inscrit dans une école privée dont je ne citerai pas le nom (ESGAE). L'école avait une excellente organisation et proposait un meilleur accompagnement. Là bas je pouvais étudier la gestion mais mon rêve était de devenir psychologue. Alors, j'avais décidé, en dépit de l'avis de mon père, de prendre une inscription à la Faculté des Lettres et des Sciences Humaines. J'ai donc fait de la psychologie et de la gestion durant mes trois (3) premières années d’études. À l'obtention de mes licences, j'ai décidé de me concentrer sur une filière: j'ai choisi de faire un Master en psychologie afin d'acquérir officiellement le titre de psychologue clinicienne. Beaucoup de complications sur un petit corps, je ne sais pas qui m'avait envoyé! Mon parcours universitaire ressemblait à Mortal Kombat, entre les félicitations des profs, les blâmes et les mauvaises notes, j'ai mis mes nerfs à rude épreuve.

Aujourd'hui, je veux partager un bout de mon expérience avec vous, je vais vous raconter cette fois où j'ai pleuré.

En première année de Master, nous avions une unité d’enseignement intitulée " État, pouvoir et transformations sociales". Elle était dispensée par un excellent enseignant qui avait réussi à nous expliquer les phénomènes sociaux derrière la politique telle qu'elle est menée en Afrique. Ce sont des éléments importants à prendre en compte car en tant que psychologues, nous devrions comprendre la société dans laquelle nous travaillons. J'ai beaucoup appris de ces enseignements et j'en garde de très bons réflexes.

Les cours étaient intéressants, j'aimais beaucoup; mais les évaluations, c'était tout autre chose. Au premier devoir, j'ai répondu aux questions en me basant sur ma compréhension du cours et j'ai eu un 07/20. Heureusement ou malheureusement, je n’étais pas la seule, la moyenne de la classe était en dessous de 10/20. A la correction, le professeur nous a expliqué qu’il n’attendait pas de nous qu’on lise son cours mais plutôt qu’on consulte les livres qu’il nous conseillait parce qu’il nous évaluait sur l’analyse de ces bouquins.

Vous pouvez me dire que c’est totalement normal qu’un enseignant nous pousse à faire de la recherche, d’autant plus qu’il faut se baser sur des sources fiables pour donner une analyse de la situation politique en Afrique. Le problème avec ces livres c’est qu’ils n’étaient pas disponibles dans les bibliothèques.

J’ai fouillé la Grande Bibliothèque de l’Université Marien Ngouabi, zéro! J’ai fouillé la bibliothèque de ma faculté, zéro! J’ai fouillé sur internet, bon là ce n’était pas zéro, j’en ai trouvé mais je n’avais pas assez d’argent pour me les procurer. Alors je me suis rabattue sur des résumés gratuits disponibles sur internet et j'ai associé ces lectures au seul livre que j’avais pu trouver à la bibliothèque de l'Institut Français : “L’Etat en Afrique : La politique du ventre” de Jean-François Bayart. Livre ango vanda mambu*, il n’était disponible qu’en deux exemplaires et il n'était pas possible de l'emprunter. Je devais aller à la bibliothèque avant les cours ou aussitôt après pour être sûre de l'avoir en premier, sinon j'attendais plusieurs heures qu’un collègue termine sa lecture pour que je puisse enfin le consulter.

Munie de tout cela, votre go était armée pour le prochain devoir. Celui-ci était prévu pour un mardi à 10h. Bien que je doutais un peu de moi, j’étais décidée à affronter cette évaluation et à en ressortir la tête haute. L’enseignant était venu la veille dans notre salle pour nous confirmer le rendez-vous tant attendu, je me souviens qu’il répétait plusieurs fois “notez bien, mardi 10h”.

Jour ango ekomaka te, ekomi*! Je me suis levée le matin, j’ai fait ma prière, je me suis apprêtée. A 9h40, je me présentais devant ma salle.

A mon arrivée, il y avait d'autres étudiants à l’intérieur et Monsieur m'a fait signe de partir. Rien d'anormal, il y avait sûrement un cours ou une évaluation avant celle prévue pour ma classe. Voilà comment je vais rejoindre mes camarades et je les écoute discuter. Ils étaient en train de se plaindre du fait que le professeur avait avancé l'heure de l'évaluation sans prévenir personne, il avait décidé de la faire plus tôt. Le bon gars s'est pointé à 8h au lieu de 10h et avait distribué les sujets à ceux qui étaient présents. Le peu d'étudiants présents avaient pris leurs téléphones pour prévenir quelques camarades mais, au fur et à mesure que la pièce se remplissait, le temps passait et l'enseignant avait décidé de ne plus recevoir d'étudiants après un certain temps. Alors vous comprenez qu'à ce moment-là, je comprenais que je venais de manquer une évaluation dans une discipline dans laquelle j'avais déjà des lacunes. Je venais de me prendre un 00 après un 07. Sachant qu’à la fac, quelque soit notre moyenne générale, lorsque dans une unité d'enseignement on avait une moyenne en dessous de 05/20 c’était une note éliminatoire. En termes simples, cette évaluation manquée pouvait me faire rater mon année. Mon sang n’a fait qu’un tour et moi qui ai toujours refusé de m'asseoir par terre à cause de la saleté, je me suis assise à même le sol. Je suis restée là, le regard vide pendant un moment.

Lorsque le professeur est sorti de la salle, nous sommes allés lui présenter nos excuses (je ne sais pas ce qu'on lui avait fait de mal mais c'est la fac) et solliciter une autre évaluation pour nous rattraper. Je me souviens qu'il se dirigeait vers sa voiture, un 4x4 bleu avec la forme d’un corbillard. Il ne nous écoutait même pas. Il s’est adressé au chef de classe en disant "je ne fais jamais d'évaluation à 10h, tous mes cours commencent à 8h, comment vous avez pu croire que j'allais vous évaluer à 10h, je vous tiens pour responsable".

Je ne pouvais plus réfléchir, je regardais tout ce spectacle sans rien dire. Monsieur nous avait donc tendu un piège ? J’ai vu sa voiture s’éloigner et emporter avec elle mes chances de valider mon année. J'étais perdue. Soudain, j'ai senti une main sur mon épaule, là je me suis rendue compte que j'étais en face de mon collègue. Je l’ai fixé. Ses yeux me regardaient avec compassion et je l'ai entendu me dire "Maman ne fait pas ça, ne pleure pas". Je ne me rendais même pas compte que je pleurais. Ce jour-là, je ne me souviens plus de comment je suis arrivée à la maison ni de tout ce que j'ai fait en y allant. Je me rappelle juste de cette voiture bleue, de la veste oversize de Monsieur, de la salle dans laquelle j'avais trouvé mes collègues sans même les reconnaître.

J'ai ruminé cette histoire pendant longtemps. Je pensais à tout ce que j’avais enduré pour arriver là. J’ai dû gérer deux écoles, malgré mes absences et mes zéros, j’ai réussi à avoir mes licences sans jamais redoubler. Maintenant que je n'avais que les cours à la fac, comment était-ce possible que je manque une année? Comment le fait que je travaille dur pour réussir ne comptait pas face à la superpuissance de mon prof? Pourquoi devrais-je subir cette injustice? Un questionnement anodin pour les étudiants de Marien Ngouabi. Ça fait mal mais c'est la norme.

J'ai longtemps pensé à cette évaluation, au fait que je risquais de passer en session de rattrapage. Nous avons eu d'autres cours et d'autres devoirs. Je restais assidue mais mon esprit était en combat. Comme prévu, le syndicat du personnel de l'université avait déclenché une énième grève. La conséquence immédiate était que l'année académique se raccourcissait et qu’ il devenait de plus en plus probable de passer en session unique. C'est une pratique connue à la fac, lorsqu'on n'a pas assez de temps, on organise un examen, c'est l'unique session et les étudiants qui échouent sont obligés de reprendre l'année. Maintenant imaginez-moi, avec mes 3,5 de moyenne de classe, par quel miracle devrais-je valider cette unité d’enseignement et passer en année supérieure ? C’est angoissant de laisser sa réussite entre les mains du hasard.

C'est pendant la période de la grève que j’ai reçu un appel de ma copine et collègue de classe. Elle m'annonça la mort inattendue de Monsieur. La rumeur disait qu’il était souffrant et avait succombé à sa maladie.

Les professeurs à Marien Ngouabi sont rares et au milieu de l'année, il était impossible de le remplacer. C'est ainsi que le département nous avait accordé d'office une moyenne de 10/20 dans sa discipline pour ne pas être désavantagés. Normalement, la mort de quelqu'un est une mauvaise nouvelle mais là, vous-mêmes comprenez. Quand il était vivant, avoir la moyenne à son unité d’enseignement c’était jouer Mission Impossible 8 et sa mort nous a apporté le 10/20 sur un plateau. Vraiment paix à son âme quoi!

Pendant les années qui ont suivi sa mort, j’ai gardé un mauvais souvenir de cet enseignant et même une rancune. Plus tard, j’ai compris que je n’avais pas à lui en vouloir. Si j’avais eu un zéro ce jour-là et si je risquais de répéter mon année, ce n’était pas de sa faute. Le coupable était ce système qui nous laissait dépendre des caprices d’un individu pour avoir une bonne moyenne, celui qui lui a permis d’agir de la sorte en plus de nous ôter notre droit de revendication. Ce Monsieur m’a beaucoup appris, je préfère garder du positif de nos rencontres et espérer que le système évolue afin que les plus jeunes n’aient pas à vivre la même chose que moi. RIP Professeur.

Grâce Estia.

Livre ango vanda mambu : Ce livre c’était toute une histoire *Jour ango ekomaka te, ekomi : Le jour tant attendu est arrivé ekomi : Le jour tant attendu est arrivé

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