Donner la vie
La grossesse a cette particularité de te confronter à ta solitude indépendamment de la façon dont tu es entourée.
Chapitre 1 : Au commencement
Je fais partie des personnes pour qui la vie humaine est sacrée. Bien que j’aie toujours voulu avoir des enfants, je me suis promis de n’en faire venir un(e) au monde que lorsque je serai prête à le/la recevoir. Il a dû se jouer quelque chose entre les précautions que je prenais et l’action des forces invisibles pour que mon vœu se réalise. Je n’ai pas craint d’être enceinte à tel point que de toute ma vie je n’avais jamais fait de test de grossesse. Puis il y a eu cette fois…
Quelques jours après un gros chamboulement dans ma vie, j’ai commencé à me sentir bizarre. La poitrine sensible, les réactions face à certaines odeurs, les symptômes étaient à la fois doux et expressifs… j’aime imaginer que tu voulais me dire « maman, je suis là » sans me faire mal. Je me suis demandé si j’étais enceinte et si c’était le cas, est-ce que tu allais bien, que deviendrait ma vie après… J’étais partagée entre l’honneur qui m’aurait été accordé de porter la vie et l’angoisse de ne pas pouvoir en assumer la responsabilité.
J’ai attendu mes règles sans succès. A deux jours de retard, je me suis rendue à la clinique voir une sage-femme. Après m’avoir examiné, cette dernière m’a répondu qu’elle ne pouvait pas encore savoir si j’étais en état de gestation, qu’il fallait attendre au moins 2 semaines après la date prévue des règles pour en être sûr. J’allais donc rester tout ce temps à stresser ? Eh mbidi*, je devais trouver une solution.
Sous les conseils de mes amies, j’ai pris la décision de faire un test urinaire. Je ne savais pas utiliser ce machin, j’ai dû demander des instructions claires à la pharmacienne. Bien que je l’aie écouté religieusement, j’avais quand-même un doute quant à ma capacité à utiliser correctement cet outil….
- Je compte bien suivre vos instructions, mais ne serait-ce pas mieux que je prenne un deuxième au cas où je casserai le premier ?
- Vous n’avez pas besoin d’en avoir plusieurs, Madame, il ne s’agit pas d’une pilule du lendemain qui se prend après chaque rapport.
Ce à quoi j’ai eu envie de répondre : « Madame la pharmacienne (sous-entendu : tu devrais savoir ce qui va suivre), la pilule du lendemain ne se prend pas à chaque rapport, c’est un contraceptif à prendre en cas d’urgence et non de manière régulière »
Mais j’ai vite fermé ma bouche, je me suis intérieurement dit : « Tu viens toi-même d’acheter un test de grossesse et tu te crois crédible pour prodiguer des conseils sur la contraception ? Ma, achète ta chose tu pars ».
De retour à la maison, j’ai caché mon butin, j’avais besoin de digérer l’information avant d’en parler à qui que ce soit. J’ai lu la notice, je me suis renseignée sur internet, je n’avais pas envie de me louper. Les instructions disaient qu’il fallait utiliser les premières urines, en se levant. Me voilà donc entrain de dormir avec mon cocktail de stress et d’anxiété. J’ai fait des rêves bizarres toute la nuit : dans l’un d’eux, on me poursuivait pour m’empêcher de réaliser le test.
Cher(e) ange, ta mère a une santé mentale très stable, lol.
Le lendemain matin, je me suis réveillée avant mon alarme, j’ai attendu quelques temps au lit (ta mère, ebele ya intellectuelle*, pensait qu’il fallait attendre 6h du matin pour avoir des résultats fiables). J’ai fait une prière. Je suis allée à la salle d’eau et j’ai utilisé le test en suivant religieusement les instructions.
La notice disait qu’il fallait attendre 3 minutes avant de voir le résultat. Alors, quand après quelques secondes j’ai vu s’afficher deux barres rouges, je n’y ai pas encore cru. J’ai sagement attendu le temps indiqué sur la notice, pensant naïvement que par je ne sais quel mécanisme le deuxième trait se serait effacé. Finalement, je suis restée assise là comme un génie avant de vraiment réaliser que c’était positif.
Et là ? Tu penses peut-être que j’ai cru à ce résultat ? Non, je suis trop intelligente pour ça. J’ai d’abord pensé que j’étais malade jusqu’à ce que je fasse une échographie de datation, deux semaines plus tard.
Cher(e) ange, tu sais, tout le long de ce processus, j’ai pensé à toi, j’ai prié pour toi, je t’ai parlé… J’entretenais une relation avec un être dont je n’étais pas sûre de l’existence. C’est peut-être une forme de folie maternelle, je t’ai aimé avant de réaliser que tu existais.
Chapitre 2 : Toute seule
Le monde a déjà son lot de stress, alors être enceinte multiplie ce stress par mille. Aussi, la grossesse a cette particularité de te confronter à ta solitude indépendamment de la façon dont tu es entourée. J’avais mon mari, mes proches mais je me sentais extrêmement seule. Une fois que j’ai réalisé que tu grandissais en moi, ma vie n’a plus jamais été la même. J’ai dû apprendre à prendre soin de nous et à satisfaire cette société patriarco-capitaliste en essayant de prouver que mon état ne m’avait pas rendu inutile.
Aussi, je faisais face à une angoisse, cette peur constante de ne pas être à la hauteur. Je me demandais si j’étais prête à m’occuper de toi, si je pouvais te fournir tout ce dont tu aurais besoin, si j’avais assez travaillé sur moi pour ne pas te transmettre mes traumas. Tu dois trouver cela absurde, je pensais à toi, j’avais hâte de t’accueillir et je doutais de ma capacité à être une bonne mère pour toi.
Je faisais de mon mieux pour être efficace au travail, manger correctement, me reposer suffisamment, avoir une vie sociale et entretenir mon couple avec ton père. A propos de ce dernier, bien qu’il ne soit pas aussi expressif que moi, j’ai compris à travers son vécu que les hommes ont leur lot à vivre dans la grossesse. Souvent relégués au second plan parce qu’ils ne portent pas la vie, en silence, ils ont leur propre expérience qui est également éprouvante.
Bref, revenons à MOI
Mes symptômes étaient toujours doux, mais assez pesant à vivre dans la vie quotidienne. J’avais très chaud, j’avais constamment faim, je ne supportais plus certaines odeurs, je voulais manger la même chose tous les jours, j’étais souvent constipée, j’étais fatiguée et mes humeurs n’en parlons pas. C’étaient les montagnes russes avec mes proches. En parlant d’eux, j’ai été entourés d’anges pendant cette période. Ils m’ont comprise et soutenu, ils ont fait des pieds et des mains pour que je vive une maternité des plus agréables.
J’aimais te savoir grandir en moi. Parallèlement, je n’aimais pas les changements de mon corps. Je me voyais devenir une nouvelle personne, plus de poids, un masque grandissant (le NEZ ehhhhh), mes pieds qui enflent…
Cependant, je ne voulais pas me laisser abattre, je souhaitais me trouver belle. Alors j’ai changé ma garde-robe, j’ai choisi des tenues dans lesquelles je me sentais jolie avec mon gros ventre. J’ai également pensé au post-partum : alimentation équilibrée, sport et badigeonnage quotidien d’huile afin de limiter les effets de la gestation sur mon corps.
S’aimer en étant enceinte, essayer de se sentir belle après… C’était tout un combat. Ce qui l’était moins, c’était de ressentir de l’affection pour toi et de chérir chaque instant qu’on passait ensemble. C’est encore la folie maternelle, j’ai aimé te savoir en moi plus que je n’ai détesté être enceinte.
Chapitre 3 : L’accomplissement
Je m’apprêtais à vivre la partie la plus rude de ce périple. Un moment long, pénible et solennel.
Comme tous les soirs depuis qu’on cohabitait dans mon corps, j’ai pris une douche me suis oint d’huile (tonton Google m’avait dit qu’il fallait le faire afin de prévenir l’apparition des vergetures). Je m’apprêtais à dormir lorsque j’ai ressenti une douleur dans le bas du dos, ensuite j’avais envie d’aller au petit coin, en même temps j’avais chaud. Je ne saurai expliquer ce qui se passe dans le corps des femmes à ce moment, c’est une sensation étrange. Lorsque j’ai senti un vent violent dans mon bas ventre, comme si quelqu’un aspirait mon utérus vers le bas, j’ai compris que je devais me rendre à l’hôpital.
Sur le chemin, j’ai pensé à toi, à comment tu évoluais en moi, à ce que tu ressentais à ce moment-là. Une fois arrivée, je me suis fait examiner par un nombre incalculable de personnes. Entre celles qui pensaient que c’était trop tôt et celles qui me disaient que tu étais bien prêt(e) à venir, je restais là, toute docile. Je ne saurai te dire le temps que j’ai passé en consultation avant que je ne sois admise en salle de pré-travail. J’étais focalisée sur ma douleur et ma relation avec toi mon enfant.
Je n’arrêtai pas de prier pour toi ni de te parler : « mon bébé, nous sommes impatients de t’accueillir mais prends le temps qu’il te faudra pour être prêt(e) avant de nous rejoindre ». A un moment, j’ai demandé à voir ta grand-mère. Tu dois trouver ça étrange, une maman qui a besoin de sa maman. On lui a permis de passer quelques minutes avec moi dans la salle de pré travail, ces instants m’ont donné plus de force pour continuer.
L’attente a duré 10 bonnes heures jusqu’à ce qu’une sage-femme vienne abréger mon supplice. Elle m’a examiné et m’a demandé de la suivre dans le bloc d’accouchement. J’y ai passé à peu près une heure avant de te rencontrer pour la première fois. En te voyant arriver, je me suis sentie investie d’une grande mission.
Je peux dire que ce jour-là je t’ai donné la vie, et toi, tu m’en as donné une nouvelle. Avec ta naissance j’ai une nouvelle responsabilité : celle de t’exprimer mon amour, de prendre soin de toi et de te fournir les outils nécessaires pour t’épanouir dans cette vie.
Je ne suis plus seulement une femme, je suis à présent et pour toujours, ta maman.
Grâce Estia
*Eh mbidi : eh mon Dieu
*ebele ya intellectuelle : bien qu’intellectuelle